Les mémoires de la seconde guerre mondiale



Introduction - Différencier Histoire et mémoire :



L'histoire est considérée comme la science qui étudie et justifie des faits passés sourcés en analysant de façon critique. Par définition, l’Histoire se veut objective. Bien sûr, un historien reste un homme doué de sentiment, et ne peut pas prétendre à une objectivité parfaite.

Le terme de mémoire renvoie au souvenir. Par définition, un souvenir est subjectif et peut être manipulé. Les souvenirs sont propres à chaque individu : il existe donc une multitude de mémoires.

Histoire et mémoire peuvent s’opposer relativement, puisque cette première se veut plutôt objective tandis que la seconde est subjective. Cependant, pour travailler l’historien à besoin de mémoires. Il va en rassembler une multitude dans l’objectif de les confronter et de les analyser de manière critique.

Il ne faut donc surtout pas opposer strictement Histoire et mémoire !


I - L'imposition d'une mémoire officielle par le Général de Gaulle : l'émergence du mythe résistancialiste



Résistancialisme : néologisme de Henry Rousso qui exprime la théorie selon laquelle la France aurait été unanimement résistante pendant l'occupation allemande. Cette vision minimise au possible la responsabilité française sous Vichy ainsi que les génocides juifs et tziganes.

A/ L'instauration du mythe résistancialiste par De Gaulle :


Dès la Libération de la France, De Gaulle prononce un discours à l’hotêl de ville de Paris le 25 Août 1944. Ce discours marque l’acte de naissance du résistancialisme. En effet, de Gaulle affirme que Paris s’est libéré avec « le concours de la France toute entière »

De Gaulle appartient au Gouvernement Provisoire de la République Française (GPRF) et la première décision de ce dernier est de déclarer nulles et sans effet l’ensemble des lois de Vichy.
Aussi, Général qualifie le régime de Vichy de « parenthèse », occultant2 ainsi cette période de collaboration avec l’ennemi douloureuse.

Note : De Gaulle sait que le résistancialisme est faux. Il instaure ce mythe pour unifier une France jusqu’alors divisée. Il s’agit d’une stratégie politique avant tout.

La célébration du 11 Novembre 1945 va notamment contribuer à renforcer le mythe. Le cinéma va lui aussi jouer un rôle important, nous pouvons d’ailleurs citer quelques titres :

- La Bataille du rail (1946)
- Le Père tranquille (1946)
- La Grande Vadrouille (1966)

Le mythe résistancialiste, un outil pour refonder l'unité nationale

Ce mythe d’une France héroïque cache cependant des divisions au sein du pays. Effectivement, les communistes tentent de se démarquer des gaullistes, en se présentant comme le « parti des 75 000 fusillés », censé représenter le nombre de personnes tuées par le régime de Vichy. Or, il apparaît que seulement 30 000 à 40 000 exécutions ont été réalisées par les allemands en France contre la Résistance, cette dernière n’étant de plus pas uniquement constituée de communistes. Les communistes utilisent également la mémoire de résistants appartenant à leur parti, tel que Guy Môquet, le plus jeune des quarante-huit otages fusillés le 22 octobre 1941, afin de promouvoir le parti.

Lors de la création de la Vème République, De Gaulle décide de quitter le pouvoir car il n'est pas d'accord avec la Constitution adoptée. Cependant, de Gaulle revient au pouvoir en 1958. Dans le contexte de la guerre d'Algérie, le retour du Général et la revalorisation du souvenir résistancialiste sont importants. On voit bien que le rôle du mythe est d'unir la France dans les moments difficiles. Avec le retour du Général, de nouveaux éléments viennent renforcer le mythe :

- Inauguration du Mont Valérien (Hauts de Seine) en 1960.
- Concours National de la Résistance et de la Déportation crée en 1961.
- Entrée au panthéon de Jean Moulin, icône de la Résistance, accompagnée d’un discours d’André Malraux.
- Côté cinéma, L’Armée des ombres (périphrase qui désigne la Résistance).


Capture d'écran du discours d'André Malraux, que l'on peut retrouver à cette adresse : https://www.google.fr/search?q=discours+d%27andr%C3%A9+malraux&rlz=1C1CHBF_frFR777FR777&oq=d&aqs=chrome.0.69i59j69i60l2j69i59j69i60j69i59.1810j0j7&sourceid=chrome&ie=UTF-8

B/ L'occultation du régime de Vichy, une "parenthèse" de l'histoire de France


La volonté d’occulter le passé de collaboration : l’épuration

épuration : période entre Juillet et Septembre 1944 où les français soupçonnés de collaboration deviennent les cibles de l’épuration. Il en existe deux types : l’épuration sauvage, qui entraînera la mort de près de 9 000 personnes, ainsi que l’épuration légale. Cette dernière, organisée par l’état, donnera lieu à 160 000 procès, entraînant eux même la condamnation à mort pour près de 7 000 personnes.
2 procès importants sont à noter :
- Procès du Maréchal Pétain, gracié et exilé à l’île d’Yeu où il meurt.
- Procès de Pierre Laval (rôle important dans le régime de Vichy) exécuté en Octobre 1945.

En 1951 et en 1953 sont votées les lois d’adminstie qui annulent les responsabilités de certains collabos, mettant ainsi fin à l’épuration. De ce fait, 13 alsaciens Malgré-Nous (français forcés à travailler pour le compte de l'Allemagne) vont être graciés et libérés alors qu’ils avaient participé au massacre d’Oradour sur Glane (Juin 1944) pour le compte de l’Allemagne.
Cette décision va donner lieu à de violentes réactions d’opposition.

Le régime de Vichy, oublié jusque dans les manuels d’éducation :

Le Comité d’Histoire de la Seconde Guerre Mondiale (1951) va se charger de réaliser les programmes scolaires en Histoire. On remarque qu’il n’y a absolument aucune mention du régime de Vichy.

Dans le film Nuit et Brouillard (1956), une photo est censurée car on aperçoit un officier français porter un képi. Cela montre une fois de plus la volonté d’oublier les souvenirs qui dérangent.

La théorie du glaive et du bouclier

Cette théorie est tirée de l’ouvrage de Robert Aron intitulé Histoire de Vichy (1954). Selon cet ouvrage, Pétain aurait été « le bouclier de la France » en signant l’armistice pour éviter un massacre alors que De Gaulle aurait été « le glaive » résistancialiste.
Selon l’ouvrage, l’acte de collaboration de Pétain aurait eu pour seul objectif de sauver la France.


Couverture de l'ouvrage de Robert Aron, où apparaît la thèse du glaive et du bouclier.

II – Le réveil des mémoires (1970 – 1980)



A/ La contestation du mythe résistancialiste :


Un contexte historique favorable à la contestation

- Génération du baby-boom arrivée à l’âge adulte et qui n’a donc pas connu la guerre.
- Climat politique tendu, cf. Mai 1968 (mouvement étudiant violent, manifestations et grèves au nom de la jeunesse étudiante).
- La jeunesse exige la vérité : questionnement sans pudeur des parents sur leur rôle pendant la guerre.
- Démission (1969) et mort du Général (1970), figure emblématique de la Résistance.
- Chute du parti communiste affecté par la crise économique, qui soutenait lui aussi le mythe résistancialiste.
- Ouverture progressive des archives nationales, jusque là fermées : accès au passé.

Une remise en question du résistancialisme

- Film Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophüls (1971) : recueil de témoignages et interviews localisées à Clermont-Ferrand à propos de l’occupation sous Vichy.
L’idée d’une France unanimement résistance est balayée, certains français admettent même avoir adhéré au régime de Vichy.

- Ouvrage La France de Vichy de Robert Paxton (1972) : remise en cause de la théorie du glaive et du bouclier de Robert Aron en s’appuyant sur les archives allemandes (car les archives françaises étaient encore trop peu accessibles).
Insiste sur la collaboration active et volontaire de Vichy ainsi que sur la politique antisémite.

- Ouvrage Le Syndrome de Vichy de Henry Rousso (1987) qui n’est pas tant un ouvrage historique mais plutôt une retranscription écrite de différentes mémoires. Il faut retenir que Rousso a inventé des termes très importants comme "résistancialisme" et "négationnisme".


Affiche du film Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophüls

B/ L'émergence de la mémoire juive


Le Grand Silence de la Shoah

Depuis la fin de la guerre jusqu’aux années 60, le génocide juif est ignoré, même si l’ouverture des camps a suscitée de vives réactions. Cela s’explique par le faible nombre de survivants (environ 2000 / 76 000).

Dans un premier temps, c’est la population Résistante qui est mise en avant au détriment de la population juive.

Dans le film Nuit et Brouillard, l’horreur des camps est révélée mais aucune mention des juifs.

En France, on atténue le propos en évoquant plutôt les camps de concentration.

Les juifs dérangent le mythe résistancialiste : « La Shoah n’intéressait personne » (Simone Veil) ce qui explique ce « Grand Silence » (Annette Wieviorka)
Les français veulent tourner la page.


La renaissance de la mémoire juive à partir des années 60

En 1961, le procès d’Adolf Eichman à lieu à Jérusalem. Cet homme était en charge de la Solution Finale, et s’est réfugié en Argentine où il a été finalement retrouvé par le Mossad (services secrets Israéliens).
Lors de ce procès, la spécificité du génocide est affirmée et il y a une mise en évidence de la population juive. Ce procès à un retentissement fort en France.

Serge et Beate Klarsfeld vont traquer les criminels nazis que se seraient enfui : surnommés « chasseurs de nazis ».

Film documentaire Shoah de Claude Lanzmann qui dure 9h26 et qui recueille des témoignages, notamment allemands, d’individus impliqués plus ou moins directement dans le génocide.

Une mémoire juive contestée : l’émergence de thèses négationnistes

Négationnisme : nouveau néologisme d’Henry Rousso. Il s’agit de l’ensemble des idées réfutant ou atténuant le génocide juif.

Voici quelques personnalités négationnistes que l’on peut retenir :

- Jean-Marie LePen, fondateur du Front National (72) qui multiplie les provocations.
- Octobre 1978 : Louis Darquier de Pellepoix « On a gazé les poux »

Avec l’éveil de la mémoire juive, d’autres mémoires émergent et le terrain devient propice à l’écriture de l’Histoire, enfin débarrassée de la contrainte de la mémoire officielle résistante.
- mémoire de la Shoah
- mémoire des prisonniers de guerre, anciens combattants
- mémoire des déportés du Service du Travail Obligatoire (STO).


Capture d'écran du procès Eichman, plus d'informations ici : http://memoiresdeguerre.com/2014/06/le-proces-eichmann.html

III – Reconnaissance de la collaboration, du génocide et rédaction de l’Histoire de la Guerre depuis les années 1990.



A/ Les procès des années 80/90 :


Suite à la « chasse » de Serge et Beate Klarsfeld, certains individus jugés criminels nazis voient leur procès ouvert :



B/ Reconnaissance officielle du génocide, réconciliation des mémoires :


Reconnaissance du génocide et de la responsabilité française

En 1990, la loi Gayssot instaure le négationnisme comme un délit, punissable par la loi. Cela montre la reconnaissance du génocide juif par la loi.

En 93, Mitterrand crée la « Journée nationale à la mémoire des victimes des persécutions antisémites commises sous l’autorité de l’État Français »
Pour autant, celui-ci n’accuse pas la République : pour lui Vichy reste une « parenthèse »

En 95, Jacques Chirac dit que : « Ses heures noires [celles de Vichy] souillent à jamais notre histoire ». Il affirme donc la responsabilité française pour Vichy, ainsi que pour la rafle du Vel’D’Hiv.

En 2012, François Hollande réaffirme à nouveau la responsabilité par rapport à la rafle.

Devoir de mémoire et réconciliation des mémoires

Ainsi, le devoir de se souvenir apparaît avec la réconciliation des mémoires. Ce devoir concerne :

- Les résistants (musées, plaques commémoratives, Mont Valérien)
- Les juifs et la Shoah (célébration des noms ayant aidé à sauver les juifs, lieux de mémoire cf. mémorial de la Shoah ouvert en 95)
- Malgré-Nous reconnus victimes du nazisme.
- Tziganes, assez peu reconnus cependant.


Cour du mémorial de la Shoah à Paris.

C/ L’inflation des mémoires, critiquée par les historiens


Un grand nombre de mémoires apparaissent, ce qui fait qu’on se perd entre toutes ces versions qui souvent sont différentes.

Cette multiplication des mémoires ainsi que la loi Gayssot sont critiquées car elles nuisent au travail des Historiens qui ne sont pas libres de leur choix.

L’association Liberté pour l’Histoire est fondée en 2005 par Pierre Nora.

Les historiens critiquent le fait qu’on essaye de les instrumentaliser, en les privant de certaines libertés.

En 2007, Sarkozy a imposé la lecture de la lettre du jeune résistant Guy Môquet. Cet acte correspond à une approche émotionnelle du passé (valorisation de la résistance, tristesse de la lettre) ce qui n’est pas faire de l’Histoire.

D/ Le rôle de l'historien face à la mémoire :


Le rôle des historiens face à la mémoire soulève de nombreuses questions, ce dernier tentant de représenter l’histoire de la manière la plus fidèle possible.

Dans un premier temps, la légitimité de leur participation à certains procès se pose, constituant des experts de la période, chargés notamment de rapporter les témoignages tels que ceux des victimes du régime nazi. Ils sont aussi mobilisés afin d’évaluer la responsabilité de l’Etat français dans les déportations ou encore pour contrer les thèses négationnistes. Certains historiens trouvent juste de participer à ces procès, tandis que d’autre s’y opposent, tel que Henry Rousso, qui pense que la justice et le travail historique n’ont pas de rapport et par conséquent que l’historien n’a pas sa place dans un tribunal

Dans un second temps, ils doivent se méfier des témoignages, qui constituent souvent un jugement personnel du déroulement d’un événement. Ainsi, chaque historien doit prendre une certaine distance face aux témoignages en prenant en compte le fait qu’ils ont sans doute été influencés par les sentiments des personnes interrogées. L’historien doit ainsi s’appuyer sur d’autres outils afin de les confronter.


Ressources supplémentaires et références :



Extrait du discours du Général de Gaulle à l'hotêl de Ville le 25 Août 1944, consultable ici : https://www.reseau-canope.fr/cnrd/ressource/texte/3948

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